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A 33 ans, Steeve Yago est une figure du football au Burkina-Faso (91 sélections). Formé au Toulouse Football Club, il revient sur cette période magique de son début de carrière. Un entretien réalisé par Farid Rouas, dans l’émission « 100% Foot Farid & Co ».
Dans ta carrière, quel joueur t’a vraiment fait prendre conscience de l’écart avec le haut niveau ?
Si tu me parles de ça, je vais te parler de mes premières années : je vais dire Étienne Capoue. On le voyait déjà quand j’étais en centre de formation : il avait une grosse qualité technique et une maturité avec laquelle il est arrivé en pro pour s’imposer, avec la force qu’il a eue pour commencer sa carrière avec le TFC. C’était incroyable pour nous, c’était comme une idole. Je pense que c’est le meilleur élément qui est sorti du centre de formation à cette époque.
Y a-t-il un coéquipier avec qui tu as joué et dont tu te dis qu’il n’a pas eu la reconnaissance qu’il méritait ?
Il y en a beaucoup. Si je devais en citer un aujourd’hui, je vais rester fidèle : je vais dire Jean-Daniel Akpa-Akpro. Je pense qu’en étant capitaine très jeune, avec une Coupe du monde et une CAN avec la Côte d’Ivoire, il aurait mérité encore plus. Même s’il fait une bonne carrière, il aurait mérité davantage. Je lui souhaite encore de belles années dans le foot.
Et d’après toi, qu’est-ce qui lui a manqué pour avoir cette reconnaissance ?
Des fois, c’est comme ça, c’est le football. Je pense que la période où il a été le plus appelé en sélection, s’il avait eu plus de temps de jeu, ça l’aurait davantage mis en valeur. Mais honnêtement, je pense que ce sont ses pépins physiques qui l’ont gêné à certains moments. Même s’il a su bien rebondir en Serie A, ce sont ses pépins physiques qui l’ont freiné dans sa progression.
Dans les vestiaires que tu as connus, quelle personnalité t’a le plus marqué ?
Je vais en citer trois : Yannick Cahuzac, Pantxi Sirieix et Étienne Didot.
« Avant, il n’y avait pas cette pression liée à l’analyse et aux datas »
On les connaît, mais pourquoi ce top 3 ?
À l’époque, j’étais plutôt jeune et pas très proche des anciens. Mais avec leurs conseils et surtout leur tempérament, leur humour, c’était quelque chose que je ne connaissais pas. Ça m’a marqué, et je pense qu’on s’est bien entendus. Aujourd’hui, j’ai gardé de très bons contacts avec les trois, donc c’est normal de les citer. Je pense que la différence d’âge faisait qu’au début j’étais un peu réticent, mais au final ça a matché incroyablement.
C’est important d’avoir ce respect face aux anciens ?
Exactement, c’est même très important. C’est ce qui permet d’aller plus loin, de gratter quelques années. S’entourer, c’est la base, et quand tu es dans un groupe avec des joueurs expérimentés, c’est normal d’écouter leurs conseils.
Revenons à ton club formateur, Toulouse. Quelle place prenait la data dans ta progression ?
À l’époque, pas autant qu’aujourd’hui. C’était plus une vision globale : faire jouer les jeunes du centre et les pousser le plus haut possible, vers l’équipe de France par exemple, ou vers une bonne carrière. On était dans un cocon : on se disait qu’on avait notre chance, donc à nous de prouver. On était reconnaissants, mais il n’y avait pas cette pression liée à l’analyse et aux datas.
Est-ce que tu trouves ça bien qu’on s’appuie autant sur la data aujourd’hui ?
Je n’ai pas de problème avec ça, le football doit évoluer, c’est normal. Mais peut-être pas autant, parce qu’on aime aussi créer des liens avec les joueurs. Le fait de voir partir des joueurs chaque année empêche cet attachement. C’est peut-être le seul point négatif : cette tendance à changer constamment. Mais globalement, l’évolution est positive.
Tu as aussi connu Caen. Est-ce que ça t’a fait mal de les voir en National ?
Oui, totalement. C’était une grande aventure pour moi. Je m’y suis très bien senti, j’ai passé deux bonnes années. Le club a une belle histoire, un super stade, des supporters incroyables. C’est dommage de les voir là aujourd’hui, mais ce n’est pas une fin en soi. Parfois, c’est nécessaire pour relancer une dynamique. Je leur souhaite le meilleur.
« J’aurais pu rejoindre Lens »
Tu t’imprègnes toujours de l’histoire du club quand tu arrives ?
Oui, c’est normal. Certains vivent le club avec plus de passion que nous. Même si on reste des joueurs, on doit comprendre cette histoire. Pour moi, c’est une responsabilité.
Comment tu vis le fait de ne plus porter le maillot du Burkina Faso ?
C’est spécial. C’était la première sélection sans y aller. Je me suis mis à la place d’un supporter. Je ne suis pas déçu, toute bonne chose a une fin. C’est logique. Pour l’instant, je ne réalise pas trop. Avec le temps, ce sera un peu triste, mais c’est normal.
Ton plus beau souvenir avec ce maillot ?
J’en ai beaucoup, mais je dirais la CAN où on finit 3e. Toute l’aventure était incroyable. On a montré qu’on pouvait rivaliser avec les meilleures équipes africaines. C’est une grande fierté.
Un transfert qui ne s’est jamais fait ?
Ce n’était pas vraiment un transfert, mais des contacts. J’aurais pu rejoindre Lens ou QPR en Angleterre.
Pourquoi ça ne s’est pas fait avec le club nordiste ?
À cause de mouvements de joueurs, comme souvent. Il fallait un départ pour que j’arrive, ça ne s’est pas fait dans les dernières heures du mercato. Mais sans regret, j’ai rejoint Caen et ça s’est très bien passé.
Qu’est-ce que les gens ne comprennent pas dans la vie d’un footballeur ?
Les sacrifices, bien sûr, mais surtout le fait qu’on n’est pas juste payés à pousser un ballon. On est des êtres humains, avec une certaine pudeur. Notre vie est exposée, ce n’est pas toujours facile d’être naturel. Certains sont critiqués pour ça, c’est dommage.
« Récemment, j’ai affronté Mohamed Salah. La veille, j’ai mal dormi… »
Le moment le plus difficile de ta carrière ?
Il y en a eu plusieurs. Mais juste avant de rejoindre Caen, après une grosse blessure à Toulouse, ça a été très dur. Ce sont des périodes où tu doutes, où tu es vulnérable. Tu ne fais plus ce que tu aimes. Il faut être fort mentalement et bien entouré. On doute de tout : de soi, des autres, du foot. Quand tu ne peux pas t’exprimer, tout se mélange. Ce sont des moments difficiles, mais qui font grandir.
Si tu pouvais changer une chose dans le football moderne ?
Plus de vacances pour les joueurs !
On ne le sait pas forcément, mais vous en avez très peu…
Oui, très peu. Quatre ou cinq semaines maximum en juin, si on a de la chance. Avec les compétitions, ça devient compliqué. Et les plannings changent tout le temps : on s’adapte en permanence. Donc oui, une semaine en plus, on ne dirait pas non.
À Limassol, qu’est-ce que ça change de jouer dans ces conditions ?
J’adore. Après la Normandie, c’est totalement différent. Jouer au soleil change tout. Au début, c’était dur avec la chaleur, mais après deux ou trois mois, on s’adapte. C’est un autre style de football, plus agréable. Le cadre joue beaucoup sur le moral.
Le niveau du championnat chypriote ?
Un peu en dessous du top 6 européen. Mais il y a un vrai top 7 d’équipes solides, avec de l’histoire. Ça progresse, et c’est encourageant.
Le joueur qui t’a donné le plus de fil à retordre ?
Récemment, avec le Burkina Faso, on a affronté l’Égypte. Je savais que j’avais sur mon côté Mohamed Salah. Même s’il est un peu plus âgé, la veille, j’ai mal dormi. Mais le match s’est bien passé quand même.
Comment on défend sur Mohamed Salah ?
Déjà, il a une très belle carrière, je lui souhaite encore de belles années. Il est très reconnu en Afrique. Sur le terrain, il est très respectueux. Il faut tout faire : anticiper, le gêner, ne pas se priver. Jouer contre lui, c’est toujours une vraie bataille. Même après des fautes un peu dures, il reste calme, c’est quelque chose que j’ai beaucoup apprécié chez lui. Mais oui, il faut tout envoyer. Si tu peux envoyer les crampons, envoie les crampons.

